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Yvette Néliaz, All about Yvette par Pascal Lièvre pour le magazine Pref

Pref Archives Mai 2010 All About Yvette
22 juin 2011, 08:48

Texte : Pascal Lièvre
Images : Pascal Lièvre & Fred Morin

Il y a des artistes qui vont dans des écoles d’art, sont cooptés par des curators, puis entrent en galerie, développent des stratégies de communication pour percer le marché de l’art afin de produire des objets iconiques que l’on s’arrachera ensuite. Il y a des artistes qui ont une pratique non artistique de l’art, qui découvrent à un moment de leur vie presque par accident, que ce qu’ils sont, ce qui les passionne informe l’art violemment, qu’ils travaillent des motifs plastiques si peu visibles pour un art affolé par sa traduction marchande, que dans le meilleur des cas l’histoire les distinguera comme des singularités.

Yvette Néliaz est une jeune plasticienne de 66 ans qui travaille le motif de la fête comme d’autres ceux du paysage ou du portrait. Elle photographie, archive, filme, documente, commente ces territoires festifs qui sont autant de lieux de résistance. Elle se passionne pour ces dispositifs qui permettent ce dépassement de soi, de ces moments où l’on est moins dans la représentation et plus dans le vivant, moins dans le contrôle de son image. Ces lieux ne sont pas des divans où l’on s’allonge pour trouver une vérité, ce sont généralement des dance floor, des cocktails, des vernissages, autant d’endroits où l’artifice se brûle les ailes au jeu de la vérité.

Yvette Néliaz est née en 1944, à Vichy d’un père tailleur et d’une mère qui la marquera profondément par une intelligence incomprise par son milieu social. Elle s’installe quatre ans plus tard en Bretagne, à Nevez, au bord de la mer et y passe toute son enfance. Yvette y deviendra infirmière, de la psychiatrie au bloc opératoire, en passant par la chirurgie : c’est en écoutant tous ces malades ayant peur de mourir, qu’elle prend conscience combien il est important pour elle de ne pas rater sa vie. Alors elle décide de diviser son temps en d’intenses périodes de travail très lucratives et des voyages pendant de long séjour aux Etats-unis, aux Antilles, à Mexico où elle aime faire la fête, danser et découvrir d’autres cultures.
A la fin des années 70, elle part sur un voilier pour un long voyage de six mois et débarque au Sénégal où elle décide de travailler. Chez les Diola, le jour où elle sauve la vie d’un jeune enfant, on la surnomme « Esprit protecteur ».

Début des années 80, elle arrête son métier d’infirmière, se fait construire une maison qu’elle dessine, construit et aménage complètement. Elle va se lancer dans le commerce, en allant régulièrement acheter des bijoux à Mexico et en les vendant d’abord sur des marchés, puis dans une boutique pendant deux ans. L’argent généré sert à faire encore plus de fêtes. Quand la mode de ces bijoux passe, elle décide d’arrêter et se met à créer des vêtements. Elle récupère des vieux vêtements sur lesquels elle peint, sans succès financier malgré l’intérêt de ces proches. C’est donc elle qui les portera. A la fin des années 80, Yvette passe de temps en temps visiter un de ses amis à Paris qui travaille à FG avec qui elle va danser. Ce sont ses premières raves où elle découvre une musique qu’elle adore tout de suite, une musique sans paroles faite par des machines, avec un public assez marginal et peu nombreux. Ce qui l’attire aussi, ce sont les décors dans ces lieux, souvent désaffectés, elle aime cette appropriation des lieux par la fête. Elle fréquente la soirée Inviders, organisée par Bernard Poussin très gay glitter, où les line-ups sont subtilement construit du Hardcore à la Trans Goa, avec un public de plus en plus hybride.

C’est pour cette soirée qu’elle réalise son premier flyer , plus précisément pour la rave poubelle à la déchetterie de Vitry sur Seine. Son flyer fera partie des meilleurs flyer de l’année pour Nova magazine.

Une nouvelle vie commence, Yvette décide de consacrer tout son temps à la nuit et se met à faire des flyers, mais pour cela elle a besoin d’un ordinateur et les premiers Mac sont hors de prix. Sa banque lui refusera un prêt au motif qu’on ne commence pas une carrière artistique à votre âge…Elle décide alors de vendre sa maison en Bretagne pour acheter son ordinateur et avec le reste de l’argent, elle part à l’université de Columbia aux Etats-unis pour apprendre la technique du web et l’anglais, nous sommes à la fin des années 90, son premier site s’appellera ARPOULDU, trou noir. Yvette perd ses papiers. Parce qu’elle a oublié de s’inscrire au consulat français à son arrivée, elle doit retourner en France. Sans papiers, sans logement, elle se retrouve à Paris à dormir dans sa voiture. Elle va frapper à toutes les portes, trop vieille pour les foyers et les couvents, trop jeune pour les maisons de retraite, elle ne trouve rien. C’est la DJ Jennifer Cardini en colocation avec Juliette Dragon qui l’invitera à partager pour quelque mois leur appartement et qui lui soufflera l’idée de remplacer pour quelques semaines le poste de dame pipi au Pulp. Elle sera reprise définitivement quand la place sera à nouveau libre. Du jour au lendemain, la plupart des gens qu’elle connaissait lui tourne le dos, être dame pipi semble être un vilain métier.

Yvette est alors passionnée par l’écrivain américain de science fiction Philip K.Dick qui cite régulièrement les philosophes grecs classiques quelle se met à lire, surtout les Pythagoriciens et les Stoïciens dont elle retiendra leur capacité à se transformer et la pratique d’exercices de méditation, la lecture de Cicéron et de son art de vieillir lui donne des clés pour vivre.

Elle décide alors de faire de sa position sociale, un hype. Elle dépose le nom damepipi et crée le site www.damepipi.com. Au départ elle met en ligne du son. A chacune des soirées mensuelles Mercrediz de Guido, elle enregistre une heure non stop du son des toilettes du Pulp, qu’elle balance ensuite tel quel sur le site. Elle commence à photographier les gens de la soirée, selon une méthode qui sera sa marque de fabrique. Elle repère d’abord quelqu’un qui lui plaît, lui demande si elle peut le ou la photographier, si la réponse est oui, elle prend une seule photo. Les moments où elle photographie la mettent en transe. Elle commence à alimenter ainsi son site. Début du buzz. Au même moment elle décide d’exposer ses clichés une fois par mois en accrochant les images sur les murs des toilettes de la soirée précédente. Tout le monde de la nuit vient voir les expositions de damepipi. Elle expose au début une trentaine d’images et dépassera la centaine. Elle décide de mettre des slides shows sur le site. L’ensemble des photos d’une soirée sont mis en ligne au rythme d’une image par seconde sur lesquels elle pose des commentaires, drôles et décalés. Ces vidéos vont la faire remarquer. Damepipi devient célèbre, articles de presse, interviews, émissions sur elle sur Europe 1 et France Inter, même la chaine de télévision anglaise BBC viendra faire un sujet sur elle.

Après 21 mois au Pulp, elle décide d’arrêter son job de dame pipi. Elle se consacre alors uniquement à son site et passe de fêtes en fêtes où elle est invitée. Tout le monde veut ses slides, elle passe de lieux en lieux et photographie. Elle commence à filmer aussi, quelques performances de la Chocha à la soirée Lady’s Room, et Titi & Khiet à la Eyes Need Sugar. A cette époque en effet, pas mal de performers créent des mini shows dans les soirées parisiennes. Ses slides shows sont aussi montrés dans le monde de l’art. Une première expo de six cent clichés dans un concept store, puis La Passerelle de Brest, Palais de Tokyo à Paris pour l’exposition Notre Histoire et enfin dans la salle d’exposition du ministère de la culture. Elle est souvent présente au Festival gay et Lesbien de Paris pour lequel elle réalise des slides percutants. Elle crée aussi deux ovnis vidéos, Deux martiennes à république qui conte l’aventure de deux martiennes dans un bar de la place de la république, filmées au petit matin en nightshot, complètement ivres elles s’émerveillent de leur corps avant de fondre. Dans Mermaids on voit des gens en train de danser dans une discothèque sur le bruit de la sirène à incendie alors que la musique a été coupée. Cette figure là la traverse. Elle fixe sur la pellicule ce moment où la fête flirte avec son principe dionysiaque, celui qui dissout l’individualité et permet à l’homme de renouer avec la nature et l’humanité, celui qui ensorcelle les êtres et les font danser ensemble Une autre vidéo où elle pose la question  » Quelle est votre définition de l’art contemporain ? » aux personnes qui fréquentent des vernissages montre l’embarras de ces derniers à répondre simplement. Cette question, elle se la pose aussi mais elle préfère laisser la parole aux autres.

Aujourd’hui Yvette partage son temps entre écrire dans certaines revues musicales, faire des vidéos et continuer à fréquenter les lieux festifs, toujours à la découverte d’autres territoires. Elle a surtout entrepris de créer une nouvelle version de son site et mettre en ligne tout ce qu’elle a filmé et photographié comme une folle pendant dix ans, passant de l’argentique au numérique et traversant des formats vidéos multiples. Un trésor inestimable, des milliers d’images, des centaines de vidéos qui fixe selon ses mots une archéologie du temps présent.

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