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Tympanrétine ? par Vanessa Morisset Zéro Deux

FRAC Poitou-Charentes (site d’Angoulême), 14.06 -14.12.2019

La musique accompagne et parfois influence nos vies[1], pourquoi n’accompagnerait-elle pas celles des artistes en s’invitant comme référence plus ou moins revendiquée dans leurs œuvres ? Quelques expositions monographiques d’artistes s’intéressant de près à la musique, qu’ils soient eux-mêmes musiciens ou simplement fans, ont récemment fait surgir la question. Que l’on pense à « Retrospective My Eye » de Corentin Canesson, au Crédac en 2017[2], qui avait été l’occasion d’un concert du groupe de l’artiste, TNHCH, et de l’édition d’un vinyle dont chaque pochette était rehaussée d’une peinture de l’artiste, ou encore, il y a quelques mois, à l’exposition d’Élodie Lesourd[3] « Lambda Pictoris » au FRAC Normandie, belle démonstration d’« hyperrockalisme » selon l’expression de l’artiste, avec ses peintures hyperréalistes faisant référence à l’univers du rock.Dans le sillage de cet intérêt pour le rapport entre l’art et la musique (même si le thème est depuis bien plus longtemps au cœur des préoccupations de certains artistes ou théoriciens, par exemple au sein de la revue Optical Sound dont le premier numéro remonte à 2013), l’exposition collective « Tympanrétine », et c’est là son grand intérêt, ouvre sur une perspective plus large qui est la redécouverte d’œuvres pas explicitement liées à la musique mais se révèlant l’être par la fréquentation d’autres, grâce à l’accrochage. Puisées majoritairement dans les collections du FRAC Poitou-Charentes par son directeur Alexandre Bohn, commissaire de l’exposition, elles se présentent sous une signification élargie où le visuel devient une métaphore du sonore : elles résonnent.
C’est tout particulièrement le cas de deux grands tondos d’Ugo Rondinone, N° 83 DREIZEHNTERAUGUSTNEUNZEHNHUNDERTSECHSUNDNEUNZIG et N° 87 DREISSIGSTERNOVEMBERNEUNZEHNHUNDERTSECHSUNDNEUNZIG, tous deux de 1996, que l’on regarde habituellement en référence à l’histoire de la peinture de cibles comme versions contemporaines et vaporeuses de celles de Jasper Johns mais qui, ici, dans la proximité d’œuvres à l’iconographie musicale, évoquent subitement des ondes concentriques, celles d’un cailloux jeté à l’eau mais aussi celles d’un son qui se propagent. L’un des deux est en effet accroché à côté d’un dessin particulièrement drôle de Glen Baxter, Du plus profond du Poitou-Charentes se préparent les réjouissances (2002) : dans une parodie d’enluminure courtoise médiévale, l’artiste a glissé quelques anachroniques objets tirés de l’univers musical, tel qu’un ampli en bois massif auquel est relié le luth d’un galant homme ou un walkman sur les oreilles de la belle à séduire. Dans la proximité de la scène ainsi représentée, la peinture de Rondinone apparait comme un écho de la musique imaginairement jouée. La suggestion de relecture est d’autant plus séduisante qu’une troisième œuvre de l’artiste suisse, celle-ci directement sonore, fait elle aussi partie de l’exposition. Sculpture composée de dix-huit haut-parleurs diffusant des morceaux de batterie, elle se répand dans l’espace, débordant le sien propre pour devenir à son tour un nouveau contexte d’apparition pour les œuvres qui la côtoient. Ainsi des trois tableaux abstraits d’Élodie Lesourd de la Riley Series qui sont en réalité des interprétations picturales de pochettes de disques comme Never Mind the Bollocks des Sex Pistols dont elle reprend avec exactitude les teintes et proportions des couleurs traduites en simples bandes horizontales plus ou moins épaisses. D’un côté strictement abstraites — leur titre fait référence à la peintre américaine Bridget Riley — elles sont d’un autre côté des reprises d’objets dérivés de la culture musicale, le titre faisant aussi référence au musicien Terry Riley. Le visuel et le sonore sont les deux faces d’une même œuvre.
D’autres pièces évoquent la musique sur un mode encore différent, par exemple, dès l’entrée, l’installation de Thierry Mouillé, Le chant, abcdefghijklmnopqrstuvwxyz,;:.?!1234567890+-x/ de 1993-95 est une pièce à activer : composée de quarante-six portes en bois chacune marquée du signe d’un clavier d’ordinateur associée à une corde de guitare accordée, elle permet d’improviser une écriture assortie d’une musique seul·e ou à plusieurs. La vidéo de Pascal Lièvre, L’éternel retour (2012), met en chanson un texte d’Alain Badiou, transportant sa compréhension vers d’autres zones du psychisme que celui de la pure intellection. Et, pour finir, comme un point d’exclamation, Aria Pro II (1995) de Bertrand Lavier, une guitare électrique noire juste fixée à un socle, nous rappelle, avec la distance du plaisir un peu coupable, combien on peut aimer les objets fétiches de l’univers rock.