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Trois coups de dé, Revue des Mondes du cinéma 06 par Pascal Lièvre

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Trois coups de dé
A l’occasion de ce numéro spécial consacré à Jean-Paul Fargier, j’ai choisi de m’arrêter sur Cher Mallarmé., un film de commande qui s’inscrit dans le champs très vaste des multiples tentatives d’appropriations du poème Un coup de dés n’abolira jamais le hasard écrit en 1897 par Stéphane Mallarmé en le comparant à celui présenté par Jean-Marie Straub & Danièle Huillet au cinéma en 1977 et celui du philosophe Quentin Meillassoux en 2011 sur Internet.
Les coup de dés de Jean-Paul Fargier & Françoise Dax-Boyer, Jean-Marie Straub & Danièle Huillet et celui de Quentin Meillassoux, permettent aussi d’analyser trois registres d’images, cinéma, vidéo analogique et vidéo numérique où trois modalités de présentation de corps performant les savoirs.
Suivant l’intuition de Jacques Derrida, dans son texte célèbre sur le poème « Rien n’aura eu lieu que le lieu » Fargier & Dax-Boyer et Straub & Huillet vont construire des œuvres où le lieu dans lequel les comédiens ou récitants actent le poème rend possible sa présentation en images.
Un coup de dés n’abolira jamais le hasard raconte le moment où un Maître dont le navire fait naufrage et qui, avant d’être avalé par les flots, s’apprête à lancer les dés en un ultime défi au ciel déserté.

Cher Mallarmé est une vidéo analogique réalisée par Jean-Paul Fargier & Françoise Dax-Boyer en 1993 d’une durée de 23 minutes. Cette vidéo présente un mélange de textes performés par le corps d’une comédienne Judith Magre, d’un metteur en scène Christian Rist et d’un écrivain Philippe Sollers, dans des lieux insolites : un terrain de tennis, une barque sur la Seine ou devant le tableau Olympia de Manet au Musée d’Orsay.
Le poème Un coup de dé jamais n’abolira le hasard sert de trame à une présentation de la vie de Stéphane Mallarmé et de sa relation avec Merry Laurent à travers leurs correspondance amoureuse. En dehors de quelques scènes filmées au musée d’Orsay qui correspondent à la lecture des lettres d’amour toutes les images ont été tournées à Valvins (Seine-et-Marne).sur le lieu où a vécu le poète.
L’espace que le corps du poète a habité est celui où les vidéastes ont décidé de performer le poème Un coup de dé jamais n’abolira le hasard en le faisant lire ou réciter par les deux interprètes masculins. Alors que Sollers lit le texte dans une maison, debout devant une cheminée, éclairé par une bougie, Rist, le performe en jouant au tennis ou en ramant sur l’eau.
Jean-Paul Fargier m’a raconté à propos de son Cher Mallarmé qu’ils voulaient faire résonner le poème avec une invention qui lui est contemporaine, le cinéma, à travers une figure: le mouvement.

Le mot cinéma vient du grec ancien kínêma qui signifie mouvement. C’est en opposition au spectacle vivant, un spectacle enregistré puis lu par un mécanisme continu ou intermittent qui crée l’illusion d’images en mouvement.
Cette perception illusoire des corps et des objets se déplaçant sur l’écran de projection cinématographique trouverait un écho avec la manière dont Stéphane Mallarmé dispose les mots dans l’espace de la feuille, renvoyant au mode d’écriture du poème en vers libre.
Un vers libre est un vers qui n’obéit pas à une structure régulière : ni mètre, ni rimes, ni strophes à l’inverse du vers traditionnel qui observe un nombre fixe de syllabes par vers et de vers par strophe.

Le poème en vers libres de Mallarmé est aussi l’un des tout premiers poème typographique ou poèmes visuels de la littérature française, c’est à dire que les mots sont disposés d’une manière graphique dans l’espace de la feuille blanche.
Fargier & Dax-Boyer font résonner le poème avec de nombreuses informations biographiques de l’auteur comme un contre point d’éclairage du texte. La parcelle mystérieuse que représente le poème dans l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain ne peut être comprise pensent les deux vidéastes que plongée dans l’immensité d’une vie entière, sa biographie.

Cependant, tout dans cette vidéo est loufoque, les acteurs sur interprètent le texte dans un jeu burlesque de lectures dans des positions ou situations ridicules. La première image montre J-Paul Fargier avec une caméra vidéo à l’épaule plonger vers le texte de Mallarmé posé sur le sol en criant le hasard, suit une phrase de Paul Claudel et une image de cygnes sur l’eau. Les cygnes/signes qui glissent sur l’eau comme sur une feuille blanche positionnent tout de suite la vidéo dans un registre burlesque et critique sur la vanité de la représentation quand il s’agit du poème Un coup de dé jamais n’abolira le hasard.
Tant d’auteurs, philosophes, poètes, plasticiens ont tenté de résoudre le mystère de la signification de ce texte de Stéphane Mallarmé en tentant d’interpréter les mots et leurs dispositions dans l’espace, qu’il semble presqu’un incongru de s’y attaquer sérieusement en 1993 quand les deux vidéastes décident de réaliser cette vidéo.
L’angle parodique a peu été utilisé pour présenter le poème pourtant Stéphane Mallarmé était joueur, il aimait écrire des devinettes comme ces adresses écrites sur les enveloppes sous formes d’énigmes que les postiers devaient résoudre pour que la lettre arrive à bon port, ou encore comme nous le fera savoir le philosophe Quentin Meillassoux en codant son poème Un coup de dé jamais n’abolira le hasard.

Toute révolution est un coup de dés, (Jules Michelet) est un film tourné en 35mm de 1977 d’une durée de 10 minutes 48s signé JMS en majuscule pour Jean-Marie Straub, le nom de Danièle Huillet apparaît au générique uniquement en tant que récitante, même si le film a été réalisé, monté et produit avec elle.
Assis sur la petite colline jouxtant la plaque en hommage aux morts de la Commune de 1871, qu’un premier panoramique situe en ouverture, quatre femmes et cinq hommes prononcent tour à tour les mots du poème. juste après que le plan initial les a montrés dans leur ensemble, et a dévoilé leur disposition sur cette petite pelouse abritée d’arbres, chaque acteur est isolé dans un cadre le temps de dire sa partie, de profil et immobile. Alors que chez Fargier & Dax-Boyer les corps performent le poème en se mouvant dans l’espace biographique, ici les corps sont figés, assis près du mur des fusillés, de la commune de Paris. En mai 1871, le Père-Lachaise fut le théâtre d’une véritable guerre civile, en raison de sa localisation stratégique sur la colline. Les Fédérés installèrent leur artillerie en plein cœur du cimetière, mais furent rapidement encerclés par les Versaillais de Thiers d’un côté et les prussiens de l’autre. Les 147 survivants furent fusillés le 20 Mai 1971 devant le mur qui prit ensuite le nom de mur des Fédérés, au sud du cimetière.
Une fois avoir disposé les corps des récitants sur cette colline, Jean-Marie Straub découpe la lecture du poème selon les caractères en lettres majuscules et lettres minuscules en genrant les corps des récitants comme il l’explique dans cette interview (1):
Comment s’est effectué le travail de répartition de ce texte très particulier, entre les neuf récitants.

Jean-Marie Straub: Bêtement: suivant la typographie. Lui-même (Mallarmé) le disait naïvement ou brutalement. Il disait : Ce que j’ai écrit en lettres capitales, c’est les hommes; ce qui est écrit en lettres pas capitales, c’est les femmes. (Des rires). On en sortira jamais…
Si l’appropriation politique du poème de Mallarmé est manifeste, Jean-Marie Straub s’en sert pour évoquer la figure de la révolution convoquant ceux qui sont morts fusillés, que vient faire ce découpage du poème qui genre les corps des récitants.
Sinon peut être assoir toute révolution sur l’histoire tragique des femmes sacrifiées depuis tant de siècles au pouvoir des hommes, l’insupportable histoire de la soumission des femmes au pouvoir capitaliste qu’il dénonce.
Pour ces vidéastes et cinéastes c’est bien l’analogie entre l’espace de la feuille blanche où le texte est écrit et les corps des récitants placés dans les lieux symboliques en situation de performer le poème qui nous informe qu’ils ont quitté l’espace de la représentation depuis longtemps pour celui de la présentation.

Le code secret de Mallarmé par Quentin Meillassoux(2) est une conférence filmée de 1 heure 29 minutes à l’occasion de saison de la pop philosophie III à Marseille et diffusée sur le site web DailyMotion*.

Dans cette vidéo numérique le corps du philosophe ne performe plus le poème mais un exercice présenté comme une conférence pour nous annoncer que le poème de Stéphane Mallarmé n’est ni à interpréter ou à être présenté mais à être décodé.
Quentin Meillassoux est un philosophe français né en 1967, fils de l’anthropologue Claude Meillassoux, il publie son premier livre en 2006, Après la finitude, livre aussitôt traduit en anglais et qui connaît un succès fulgurant dans le monde entier.
Dans Après la finitude, Quentin Meillassoux affirme que la philosophie postkantienne est dominée par ce qu’il appelle le postulat du corrélationnisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle nous ne pouvons pas penser les choses de façon absolue, mais toujours relativement aux conditions de la donation de l’objet dans une conscience présente.

Il propose une philosophie spéculative, où l’on ne doit pas penser ce qui est, mais ce qui peut être : la réalité qui le préoccupe n’implique pas tant les choses telles qu’elles sont, que la possibilité qu’elles puissent toujours être autrement.
L’hypothèse de Quentin Meillassoux consiste à affirmer que Mallarmé a caché dans son poème un mètre secret, un nombre unique, qui devait permettre de réinventer une poésie à la fois moderne et toujours liée à l’antique règle du décompte.
Un jour, pour s’amuser le jeune philosophe se demande de combien de mots est composé le poème : 707. Est ce un hasard? Est ce l’esquisse d’une logique? Et si le secret du poème était dans le nombre de mots qui le compose? Et si dans sa forme autant que dans son contenu il inventait une nouvelle métrique, stricte comme l’alexandrin et aléatoire comme le vers libre? Ce sera toute la démonstration magistrale de cette vidéo conférence.
Car en cette fin de XIXe siècle, les poètes ne veulent plus s’encombrer de la métrique, explique le philosophe Quentin Meillassoux, et face à cette crise du vers, Stéphane Mallarmé essaie d’imaginer une nouvelle forme de la règle, de réintroduire dans la poésie le nombre et le décompte.
Au début du XXIème siècle le nombre est partout, dans une société normée par le langage informatique, le nombre ordonne aussi les images dites numériques, celles de la web-conférence de Meillassoux comme toutes les autres.

Si ce que l’on appelle cinéma résulte de l’impression physique de la lumière sur une pellicule photographique, ce que l’on appellera vidéo analogique, sera l’impression électromagnétique de la lumière sur cette pellicule alors que la vidéo et le cinéma numérique résulte du codage d’une image en langage informatique ou mathématique.
Cette histoire des supports à travers trois œuvres qui ont pour même objet ce texte de Mallarmé, nous enseigne que les images ont des registres propres de fabrication, et que ce que l’on voit est toujours même et différent. Qu’il y aurait encore une autre manière de regarder, qui ne résulterait en rien d’une impression comme la lumière sur la pellicule que nos corps tenteraient de présenter, mais de déchiffrer ce que nous voyons, ce que l’on croit voir et qu’un code pourrait nous montrer autrement.

(1)La figure dans le paysage, Paris VIII, http://www.arpla.fr/canal2/figureblog/page_id=9988

(2)http://www.dailymotion.com/video/xmzafk_le-code-secret-de-mallarme-quentin-meillassoux-semaine-de-la-pop-philosophie-saison-iii_webcam