pascal lievre eternel retour perception park

L’éternel retour

2015

Galerie Perception Park, Paris

pascal lievre eternel retour perception park
pascal lievre eternel retour perception park
2015-01-16 -> 2015-02-28
vidéo: L’éternel retour Voir la vidéo
Exposition collective: rodolphe delaunay, pascal lièvre, mathieu mercier celia nkala, stéphanie saade, aldéric trevel, thomas tronel-gauthier
Le cycle « Eternel retour » réfléchit sa propre forme : le mouvement en spirale d’un temps replié sur lui-même, à l’instant où tout se reconstruit. Chaque année, à sa date anniversaire, la galerie Perception Park renouvelle ainsi ses vœux de collaboration en interrogeant ce qui revient, ce qui reste, ce qui survit à l’écoulement du temps. Vision cosmogonique héritée de la Mésopotamie et des sagesses antiques, portée ensuite par Nietzsche ou Deleuze, la pensée de l’éternel retour y est moins l’image d’un retour stérile à l’identique que celle d’une régénération perpétuelle. Aussi l’exposition explore-t-elle cette vision de la répétition créatrice, tout aussi intemporelle qu’ancrée dans le contemporain, à travers des pièces récentes, aux références anachroniques. Concentré sur la notion d’éternité, ce second volet aborde frontalement la question de la structure cyclique de l’univers et du sens à lui donner. Chacun à leur manière, les sept artistes présentés tournent en dérision la promesse d’un éternel recommencement, cherchant à conjurer le sentiment tragique qu’il incarne, à en déjouer l’angoisse. Ainsi, si le minimalisme formel et conceptuel des propositions traduit bien cette vanité du temps circulaire, leur préciosité apparente les sublime, a contrario, en promesse d’éternité.

Réunies comme sur une table de jeu, deux pièces mettent en résonance la gratuité de l’art et l’absurdité d’un temps qui fait retour sur lui-même. Quintessence de Mathieu Mercier et Aldéric Trevel subvertit la théorie platonicienne des cinq solides en introduisant un paramètre de contingence dans ce système rationalisé du monde. La cosmologie de Platon matérialise en effet les cinq éléments (Feu, Terre, Air, Eau, Univers) par des figures régulières isométriques, inscriptibles dans une sphère, symbole de la perfection cosmique. Mais ici réduite à un jeu de dés sur une palette de peintre, la théorie réinterprétée semble plutôt valoriser la contingence sur la nécessité, et le hasard créateur sur l’ordre théorique imposé. A ses côtés, la pièce de Celia Nkala fait aussi de la forme ludique le devenir d’un temps sans finalité. Toupie que l’on peut imaginer assemblée à partir des morceaux d’un sablier ou d’une horloge brisés, Eternel Retour II apparaît comme un jouet absurde produit de la dislocation d’une temporalité, dont il conserve la structure circulaire et le mouvement rotatoire. Le cône en terre de bruyère qui le couronne, symbole de fertilité, finit de ravaler l’incessant cycle de la vie au rang de distraction métaphysique.

Cette conversion du destin en jeu ironise sur le sens à donner à la notion d’éternel retour. La seconde pièce d’Aldéric Trevel, une icône d’attente animée qui tourne dans le vide, exprime dans une stricte économie formelle la vacuité d’une réitération infinie. Entre l’effet comique de la répétition et la résurgence d’une expérience frustrante, la boucle vidéo, Godot numérique, tourne en dérision cette attente sans fin en mettant le spectateur face à l’impasse qu’elle installe. L’idée de vanité est également portée par les œuvres de Stéphanie Saadé : une échelle qui ne mène nulle part, un tasseau de bois consumé des deux bouts. Jouant sur le double sens de l’élévation et du dégradé chromatique mais aussi sur la duplicité de l’effet d’ombre, Graceful degradation est constituée de trois métaux (fer, acier et laiton), de trois couleurs, donnant corps à une échelle de valeur parfaitement réversible. Selon ce même principe de reconstitution, Last duel est composé de deux essences de bois distinctes (Merbau, Meranti) dont la différence, visible à la césure, s’efface dans leur détérioration. Avec leurs cicatrices (les soudures de l’échelle, la texture altérée du bois), ces œuvres semblent faire symboliquement acte de résilience, comme une réponse à la répétition pathologique d’un trauma.

Le temps physique est ici l’objet d’un traitement nihiliste, qui, transcendé par l’art, semble quand même pouvoir porter une promesse d’immortalité. La pièce de Rodolphe Delaunay rend hommage au De revolutionibus orbium coelestium, dont elle reprend le titre, dans lequel Copernic dévoile sa théorie héliocentrique, marqueur du tournant moderne de l’astronomie. Inspirée par un de ses diagrammes, la sculpture est composée de neuf cercles concentriques de matériaux différents, au sein desquels des formes incisives ou dentées (un pignon de vélo ou un disque de scie circulaire) contrastent avec des surfaces plus ornementales (clou, CD, plat en cuivre, pièce de monnaie, etc.). Cette utilisation conjointe de deux registres donne du temps une représentation ambiguë, comme si le temps-piège et le temps-infini, la violence et la salvation, pouvaient s’embrasser l’un l’autre. Alliant le trivial des objets récupérés au transcendant des idées évoquées, l’œuvre se présente en dernière instance comme un objet sans utilité scientifique, un totem des révolutions absurdes, tel un astrolabe qui prendrait les non-mesures du monde. Avec la même gratuité, la Mécanique des fluides de Thomas Tronel-Gauthier applique un travail d’orfèvre à un motif naturel, mi-organique, mi-minéral. Cristallisation du ressac, l’œuvre en résine fige la dynamique de l’élément marin, créant un contraste fort entre le mouvement organique qu’elle capture et la matière qui résiste à l’écoulement dont elle témoigne. Le rivage devient ici le lieu de la sempiternelle danse entre flux et reflux dont la sculpture cherche à conserver la trace, puis à magnifier l’empreinte. Recouverte à la feuille d’or, la pièce sacralise en effet ce mouvement redondant, la lecture naturaliste laissant place à l’interprétation, plus onirique, d’une archéologie du sacré.

L’éternel retour apparaît enfin, et avec évidence, comme un aigle à deux têtes, à la fois menace pesante et promesse d’universel. Dans sa vidéo, The Eternal Return, Pascal Lièvre convoque une dernière autorité intellectuelle, le penseur contemporain Alain Badiou, qui évoque la question dans La Relation énigmatique entre politique et philosophie. L’auteur y affirme que toute invention intellectuelle, toute création philosophique, tout inédite soit-elle, procède toujours in fine d’un geste dont la forme est elle-même invariante (ici, celui de division). Scandé par Florent Mateo au son de Cold Song de Purcell, non sans rappeler l’interprétation de Klaus Nomi, l’extrait prend ampleur et gravité dans la bouche de cette statue grecque pailletée. Aussi énigmatique que majestueuse, celle-ci installe une présence équivoque, soutenue par un mélange des genres habituel chez le plasticien: le sérieux de la parole savante se joint à l’émotion de la performance lyrique, le tout formant un culte à mystères pop et précieux. A l’image du Casque de Mathieu Mercier, objet de protection prenant la forme d’un appareil de surveillance, l’éternel retour apparaît au premier regard comme une puissance qui dépasse la compréhension humaine, tout à la fois rassurante et angoissante. Mais au terme de l’exposition, ce pessimisme et ces craintes s’effacent, le temps retors se découvre comme un point de fuite qui revient sur lui-même, comme un asile en miroir dans lequel l’humanité se reflète.
Florian Gaité
Présentation de l’exposition sur le site de la galerie
Article sur le corridor de l’art
Présentation de l’exposition sur le site du CNAP