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Le cri Persan, Afshin Ghaffarian par Pascal Lièvre pour le magazine Pref

Photographies : Fred Morin et Céline Buisson

La censure a pour effet de définir sans cesse la frontière entre public et privé, quand une chose peut ou non apparaître dans la sphère publique, elle en modifie aussitôt l’espace.

J’ai choisi pour ce numéro de changer un peu le principe posé depuis un an dans ces pages Who’s who, où le questionnaire immuable pouvait donner différents points de vues des singularités invitées. Ainsi pouvait-on comparer comment la notion queer était traduite avec autant de différences que d’invités.

J’ai eu envie de raconter dans le détail, la vie d’Afshin Ghaffarian jeune danseur Iranien et montrer comment dans un pays où la censure religieuse prive les corps d’expression publique un corps qui danse lutte. Méfiance donc ici comme partout ailleurs, les religieux sont les censeurs les plus virulents, ils rêvent de contrôler nos corps au nom d’un concept dangereux qu’ils nomment âme.

Afshin Ghaffarian est né en décembre 1986, à Mashad en Iran dans une des villes les plus religieuses du pays, cadet d’une famille de trois enfants, issue de la classe moyenne. Ses journées à l’école commencent à six heures et demi comme pour tous les iraniens par une heure de prières et chants obligatoires avant de commencer réellement les cours à 7 heures et demie. Afshin va dans une école de garçons puisque jusqu’à l’université les sexes sont séparés. Entre l’âge de sept à huit ans, il devient très religieux, dans une famille qui ne l’est pas.

C’est l’achat d’un ordinateur par son père qui va sortir le petit Afshin de sa quête spirituelle, puis la télévision via le satellite interdite dans le pays, va définitivement l’ouvrir au monde extérieur. Une ouverture totalement amplifiée par l’arrivée d’Internet à la maison, car même si l’Internet est brouillé, le sport national est de casser les filtres, de déverrouiller les sites, avec le risque de se faire prendre bien sûr. Il découvre alors un monde qu’il ne soupçonnait pas, d’autres vérités que celles qu’il apprend à l’école. Il va passer des nuits entières à traquer des informations qui auraient échappé à la censure, passer des heures à trouver et lire des livres interdits en Iran.

A 14 ans il entre dans une école d’art privée à Mashad pour faire des études de cinéma, c’est le plus jeune de l’école. Il dialogue avec des jeunes adultes, apprend les techniques du cinéma, son histoire, il est totalement passionné. Cependant une chose le tracasse, c’est l’impossibilité à ses yeux qu’a le cinéma à traduire l’intime, le corps. En effet, dans le cinéma il est interdit de montrer les corps, les relations entre les hommes et les femmes, on ne s’y touche pas ou peu, on ne s’y embrasse pas alors que dans la vraie vie dit il c’est pas comme ça. En effet comment un cinéaste peut-il montrer une scène de la vie privée sans montrer des corps qui se touchent ?

En Iran, dans la rue on ne touche pas une femme même la sienne sans susciter des questions, même si nous dit Afshin les choses évoluent lentement, en tous les cas on ne s’embrasse jamais dans l’espace public. Deux modes de vie s’opposent, l ‘espace public et l’espace privé, Quand on sort de chez soi, dit-il on ne se comporte plus de la même manière, on est en représentation comme sur une scène, obéissant à des règles édictées par les religieux.

A 18 ans, le diplôme de l’école de cinéma en poche, il va entrer dans une université privée de Téhéran, et quitter sa famille, ses amis et sa ville natale. Téhéran est une grande ville, il y trouve une dimension artistique bien plus grande qu’à Mashad, même s’il y est seul. Pour payer ses études en plus de l’aide de ses parents, il travaille pour des cinéastes, assistant réalisateur, monteur, il met en pratique tout ce qu’il a appris à l’école de cinéma.

A l’université, il étudie le théâtre et la danse commence vraiment à l’intéresser. En Iran, la danse est interdite, elle distrait selon les religieux de la vie spirituelle comme la musique d’ailleurs. Il est donc interdit de représenter sur une scène des corps qui dansent, des situations jugées immorales, de blasphémer ou encore de répandre des idéologies contraires aux valeurs de la société islamique, s’y ajoute le nécessaire respect des principes élémentaires de la vie publique, comme l’absence de contact tactile entre homme et femme, y compris dans les tableaux d’intérieur.

Afshin découvre alors le théâtre corporel de Jerzy Grotowski (metteur en scène polonais), sur Internet, il va copier et recopier les mouvements qu’il découvre, son corps devient un outil d’expression et un lieu de protestation, dans une société qui le bannit.

En deuxième année, il rencontre de plus en plus d’étudiants, il passe des heures à discuter de la situation politique du pays, il décide avec quelques amis de monter au sein de l’université, une pièce chorégraphique qui tient plus de la performance. L’université n’est pas un lieu public en soi dit Afshin, c’est une sphère privée qui se distingue du monde extérieur par une plus grande possibilité expérimentale du moins le croit-il.

Dans le hall d’entrée, un homme et une femme danse, chacun face à un grand miroir qui reflète le public, un homme écrit à l’aide d’un marqueur l’histoire des personnages sur les miroirs, pas de parole, pas de musique. Un quatrième personnage veille à ce que les corps des deux danseurs ne se touchent pas et quand ils s’approchent il les sépare en utilisant des mouvements empruntés aux arts martiaux, une sorte de censeur Kung Fu qui finira par casser violemment les miroirs ce qui aura pour effet de faire mourir les danseurs. La puissance de ce dispositif minimaliste qui met en scène les enjeux de la société iranienne et sa relation avec le corps, ne passe pas auprès des autorités de l’université.

Nous sommes en 2007, clandestinement dans la salle de prière d’une école primaire avec quatre amis pendant neuf mois il va construire sa première création : Médée. En expérimentant ce qu’il découvre de la danse contemporaine sur Internet le groupe s’approprie des mouvements, jusqu’à construire petit à petit une chorégraphie de 45 minutes dans laquelle ils se touchent, s’expriment et crient.

L’histoire de Médée tiraillée par l’autorité des dieux et par sa non compréhension par les hommes, incarne aux yeux Afshin la position de l’artiste dans une société iranienne où les dieux seraient remplacés par les religieux. Le Nom de la compagnie Tantalus est assez explicite, il renvoie au mythe de Tantale, roi de la mythologie grecque condamné par les dieux à la soif et la faim en présence proche d’eau et de fruits qui lui restent cependant inaccessibles.

A 7 heures du matin, la troupe a donné rendez-vous à un groupe d’une quinzaine de personnes, des amis, professeurs et artistes sûrs et les embarque dans un bus, sans rien leur dire. Le bus les conduit dans un lieu secret dans le désert, ils devront ensuite marcher encore un moment dans la nature pour retrouver la troupe qui les attend pour jouer leur Médée. Un spectacle où les filles portent le drapeau iranien en guise de voile, où les cheveux et les corps apparaissent et où les cris ponctuent des torsions du corps. Les mouvements sont très expressifs, on est plutôt dans une danse tragique et politique.

Afshin décide de présenter des morceaux du spectacle photos et vidéos sur You tube, et sur son blog, les retours encourageants viennent du monde entier, Il demande à ses nouveaux contacts de lui envoyer des livres, des dvds sur la danse ce qui lui permettra d’enrichir ses recherches pour ses études.

En 2009, il s’intéresse au théâtre corporel, car s’il est interdit de danser en Iran, il existe un théâtre extrêmement codifié sans parole ou certains mouvements du corps sont autorisés sur certaines musiques. Il crée donc Stange but true le spectacle passe l’épreuve du comité de censure et il est programmé au Festival de Téhéran qui a lieu deux semaines avant l’élection présidentielle de juin 2009. A la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, Afshin descend rejoindre la révolution pacifiste verte dans la rue et filme la contestation, les nuits il monte des courts films qu’il poste sur sa page facebook et qu’il envoie à ses contacts de CNN et la BBC.

Le 22 juin alors qu’il est en train de filmer, il est arrêté par les Bassidji les gardiens de la révolution, il est conduit dans une petite camionnette pouvant contenir à peine une quinzaine de personnes, il y sera entassé avec une quarantaine d’autres manifestants en plein soleil. Les yeux bandés, il sera insulté, battu à coup de matraque pendant dix heures.

J’ai oublié ma souffrance physique. La seule chose qui m’importait, c’était qu’on ne me casse pas quelque chose. J’avais si peur de ne plus pouvoir danser… Cette idée était encore plus douloureuse que les coups.

Finalement il sera libéré, abandonné sur une route à 50km de Téhéran, sans papiers ni téléphone ou argent. Le lendemain il achète un téléphone et retourne filmer.

Il se fait inviter, par le responsable du Festival de théâtre de Mülheim an der Ruhr en Allemagne, qui voit Stange but blue à Téhéran. Sa famille devra trouver 10000 euros pour payer une caution, car il n’a pas fait son service militaire, et pas de passeport sans avoir fait d’abord son service militaire, en Iran. En Allemagne, il présente Strange But True plusieurs fois, mais c’est à la dernière représentation qu’il décide de s’exprimer sur la situation iranienne en transformant un peu son spectacle. Il se saisit à un moment d’un ruban vert et fait le V de la victoire et crie « Liberté pour l’Iran, solidarité avec le peuple iranien ! » Le lendemain, il fuit le pays, un acteur pensionnaire de la Comédie-Française et ami sur le réseau Facebook le fait venir à Paris. Il lui faudra un an pour avoir ses papiers. Il est accueilli en résidence par Monique Barbaroux au Centre national de la danse de Pantin. Début 2010, Il prend pour la première fois de sa vie des cours de danse, il apprend la technique lui l’autodidacte, et voit ses premiers spectacles, Merce Cunningam, Alain Platel il est frappé dans ce qu’il découvre par la diversité des propositions et la singularité des langages.

Peux tu nous parler de la danse et sa relation au politique ?

Mon corps n’est pas politique… C’est le contexte iranien qui l’a transformé ainsi… Mon soucis à moi c’est plutôt comment je peux m’exprimer avec le corps… ma danse n’est pas politique c’est le contexte autour qui l’a transformé en un acte politique… Maintenant c’est quelque chose qui change, car ici le contexte est différent… C’est la question de la souffrance que j’interroge dans le travail, dans une dimension plus universelle, comment exprimer la souffrance avec le corps…

Peux tu nous parler de ta première création ici, Le cri persan ?

Je ne travaille plus seul, cette fois-ci j’ai crée ma compagnie Réformances avec une dramaturge, un scénographe et un régisseur lumière… ça change tout… Il y a deux sens à Persan… Persan comme moi c’est à dire qui vient d’Iran mais aussi on peut entendre « Le cri perçant » qui est beaucoup plus universel. C’est une nouvelle étape pour moi, je travaille le cri. La pièce raconte l’histoire d’un homme qui est né sur scène, qui a un parcours, qui grandit qui se confronte à la souffrance, qui essaye d’y résister et qui termine par découvrir la liberté.

Peux tu nous dire plus précisément ce qui s’y passe ?

Je pose le micro devant les spectateurs et j’essaye de dire quelque chose mais je ne peux pas, il n’y a aucun mot qui sort. J’essaye de dire qui je suis… de raconter encore mon parcours mais rien ne sort… donc j’essaye de le dire autrement avec mon corps… ce corps va rencontrer les quatre éléments l’eau, la terre, le feu et l’air… Ces éléments, je les expérimente je leur résiste et tente de tracer un trajet autour pour m’en libérer… L’air est le dernier élément…Il y a une porte au fond de la scène, la porte est ouverte, c’est l’air qui me pousse vers cette porte…une autre vie commence alors pour moi en dehors de la scène.

Et la censure ?

On ne peut pas censurer le corps… On peut juste retarder le moment de l’explosion…le corps c’est comme un ressort…la censure comprime le corps… à un moment donné tu ne peux plus censurer le corps…tu ne peux que presser ce corps…ça lui donne de plus en plus d’énergie jusqu’au jour où il va s’exprimer et ça peut être de diverses manières… car le corps est vivant… Quand j’ai crié en plein désert j’ai senti cette explosion toute cette censure qui a comprimé mon corps pendant tant d’années. Je l’ai senti quand j’ai crié.

Le cri est un moyen de contacter quelque chose d’ancien… On est né avec le cri, c’est même le symbole du vivant… On crie d’abord… Moi je travaille cette idée sur des choses qu’on a oublié de faire, comme crier.

Je perçois une différence entre mon corps et celui des autres danseurs ici, même si chaque corps a sa singularité, le mien est celui d’un iranien qui a vécu la censure qui a été battu, quoique je fasse, ce corps garde la mémoire de tout ça… Mon corps est différent, il a une autre histoire. La mémoire des corps m’intéresse dans sa traduction chorégraphique, c’est aussi ce que je travaille dans le cri Persan.

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