Mondes du cinema 05

Conversation avec Pascal Lièvre et Pacôme Thiellement à propos de Lost, revue Les mondes du cinéma 05

revue Mondes du cinema 05

LOST : CAUSE

Conversation avec Pascal Lièvre et Pacôme Thiellement.
Pascal Lièvre, artiste.
Pacôme Thiellement, écrivain, essayiste, vidéaste.

SS : Je voulais m’entretenir avec vous sur cette question d’écrire dans l’image, du mot et l’image, celui qu’on retire, celui qu’on remplace. Dans vos pratiques vidéo, la place du texte joue un rôle clé. Pascal, tu cites musicalement des textes philosophiques, politiques, et Pacôme, tu travailles avec des archives, du found footage, en te servant, avec Thomas Bertay, des sons originaux, mais également en écrivant des textes ‘narrés’ en voix off. Le hasard a fait que la série LOST fut une matrice pour chacun de vous. Pour Pacôme, cette série joue un rôle décisif, incarnant un réservoir de sens, de mythes et concepts ; dans votre série de vidéos LE DISPOSITIF, Thomas Bertay et toi la citez pratiquement depuis qu’elle fit son apparition. Tu as également consacré un essai à cette série, LES MÊMES YEUX QUE LOST (1). Pascal, tu as réalisé la vidéo LOST NATURE, dans laquelle tu as retiré toute présence humaine de chaque épisode de LOST, rassemblé ces images pour faire le portrait d’une île perdue (2).

PL : Oui, mais je voulais aller plus loin que cela, je voulais voir comment la nature apparaissait dans cette série, un peu comme ces petites plantes qui poussent à travers le bitume. Donc je voulais repérer la place laissée à la nature, en retirant les plans avec les humains, ceux avec des objets fabriqués par des humains, et ceux avec des animaux domestiques, dont ce fameux labrador ! Sinon il occupait les trois quarts de la vidéo.

PT : La dernière image de Lost est celle du chien, Vincent. Jack meurt à la fin, on le sait tous, et le chien vient s’allonger à ses côtés, dans un truc d’empathie. Et c’est tout à fait inattendu car il avait disparu des deux saisons précédentes, et il apparaît, là à la fin. Ma démarche diffère de celle de Pascal, j’ai voulu produire une exégèse de Lost. Lost représente une source infinie d’amour pour moi, comme un texte sacré, comme ces types qui avant de s’endormir lisent une phrase de la Bible. Lost devenait le miroir de ma vie, je m’en servais pour interpréter à peu près tout ce qui m’arrivait.

PL : Il y a un côté hybride dans cette série, qui semble puiser partout, dans la culture pop, dans les mythes, les cultures sacrées, tout cela foisonne.

PT : Il y a à la fois cette volonté d’atteindre la culture universelle, et un côté brocante dans la question des mythes, c’est-à-dire qu’on passe à une brocante, on voit une statue qui nous semble rigolote et en fait elle est porteuse d’autre chose. On fonctionne comme ça pour les images dont on se sert, dans les vidéos que je fais avec Thomas, comme si nous étions dans un marché aux puces. Un peu à la manière dont André Breton le préconise dans l’Amour Fou, il réglait ses problèmes amoureux en allant aux Puces.

SS : C’était la solution à tous ses problèmes.

PT : Oui très juste, Breton disait ‘j’ai une question qui m’obsède, je vais trouver un objet qui va y répondre’.

SS : Pacôme, dans le Dispositif, ce que je retiens de Lost ce sont les deux personnages qui visionnent les images.

PT : Ce qui me semblait totalement nouveau dans Lost, c’était la question de la place du spectateur. La série lui donnait de la dignité, à savoir qu’ils ont réussi à rendre intéressante la position assise. Les héros de films et séries Américains sont des personnages d’action, debout, qui bougent. Dans Lost, celui qui sauve le monde est le type assis sur une chaise à taper des chiffres dans un ordinateur toute la journée. L’Ecossais Desmond au départ, puis Locke, et l’enjeu consiste à convaincre Jack, l’homme d’action, de s’y mettre à son tour. On découvre tout cela dans l’épisode Orientation, c’est-à-dire la recherche de l’orient, de la spiritualité. C’est ce que Locke cherche à transmettre à Jack, une passivité empreinte de salut. Il y a une supériorité de la contemplation sur l’action.

PL : Je le vois autrement, comme une image d’un financier par exemple, qui entre des chiffres et qui sauve le monde. Il n’agit pas comme Jack, mais cela reste une forme d’action. Il sauve ainsi le monde d’une manière inédite.

PT : Ah, mais Lost mettait aussi en scène le fait qu’elle ne pouvait exister sans le spectateur, il devenait le garant de son existence.

SS : Dans LE DISPOSITIF, vous reprenez, je le disais, ces images de la série, tirées de stations Dharma, des images d’écrans de surveillance, ou de films ‘pédagogiques’. On entend une voix off qui raconte quelque chose. C’est toujours vous qui écrivez ces textes, ce ne sont pas des citations.

PT : Ils sont toujours écrits.

SS : On les retrouve, ces images de Lost, dans divers épisodes du Dispositif. Les textes qu’on entend d’un épisode à l’autre composent-ils une narration, un récit, ou ne valent-ils que pour une vidéo à la fois ? Il y a bien un un lien qui tisse l’ensemble.

PT : Oui, tout à fait. Ces images sont de Locke et Eko regardant des images dans la station Pearl. On avait fait appel à eux pour un Dispositif autour d’un jeu télévisé des années 70, ‘Pourquoi ?’ qui a duré deux mois, où apparaissait un point d’interrogation, et on retrouvait sur le plateau Raymond Abellio et d’autres figures de l’ésotérisme occidental. On y montrait l’immense violence commise, le pouvoir du plateau en tant qu’expérience parapsychologique, contre-initiation…

SS : Cela m’amène à la question de l’écriture pour la vidéo. Aujourd’hui de nombreux plasticiens et media artistes travaillant avec la vidéo, l’installation, des dispositifs cinématographiques, se mettent à écrire à leur tour. Il y a dans le Dispositif une dimension plastique évidente, de construction, de sculpture. Donc après l’écriture pour le cinéma de fiction, de documentaire, pour les séries télé, nous arrivons devant un corpus d’écriture pour les images en mouvements dans le champ de l’art, tout cela bien sûr post conceptuel, post language art. Vous vous posez cette question, sur la fonction de l’écriture dans ce cadre ?

PT : Oui bien sûr. Nous nous appuyons, dans la forme, sur des modèles existants, la vidéo de contrôle, d’orientation, de manipulation. Cela remonte, pour moi, à des cassettes audio que ma mère écoutait pour arrêter de fumer. On entendait ‘vous le savez, désormais vous en avez la certitude. Fumer n’est pas bon pour vous’. J’étais fasciné, envoûté, bien que ça ne marchait pas du tout –elle fume toujours- et moi aussi je me suis mis à fumer… C’était une voix calme, mais tendue… La voix de la programmation.

SS : The Manchurian Candidate.

PT : Exactement. Et avec Thomas on a voulu écrire dans cette forme. Lost nous a ainsi énormément influencé car tout cela commence dans la saison 2, avant de se tourner vers la métaphysique mystique, orientale. Ce côté ‘expérience’, les personnages étaient sur l’île afin que leur aptitude puisse être testée. La Dharma Initiative, qui se trouvait derrière tout cela, semblait être le hors champ de toute la série, une idée qu’ils n’ont pas conservé bien sûr.

PL : C’est fascinant de t’écouter car j’ai un rapport complètement opposé au tien vis-à-vis de Lost, c’est-à-dire que j’ai épuré, j’ai retiré tout ce dont tu parles. Je regardais Lost comme une série de plus dans un flot de séries que nous regardions chez moi. Dans ma démarche plastique, tous ces signes porteurs de sens n’étaient pas nécessaires. Tout en prenant acte du fait que je l’ai regardé du début à la fin, que cela a pris six mois de ma vie, et que j’ai vécu intensément dans ce monde durant cette période. Puis j’en suis sorti. Et j’aimais le titre car j’étais tout le temps perdu dans Lost, je ne cherchais pas à comprendre, d’ailleurs je n’y arrivais pas, je le percevais plutôt comme un pur objet de jouissance. Mais lorsque j’en suis venu à vouloir faire quelque chose avec Lost, ma pratique d’artiste prenait le dessus, bien entendu. Je voulais tout retirer, y compris le chien, domestiqué, qui venait pollué les images de la nature. J’ai laissé cependant les animaux qui se trouvaient déjà sur l’île. Dans mon travail, je prends, je saisis, je me dis, par exemple, que si je veux une image de New York je vais prendre un plan de Scorsese. Je ne pourrai pas en faire une aussi belle avec ma caméra pourrie. Lost m’a posé une question sur la représentation de la nature au début de 21ième siècle, et en fait, dans la série, la nature seule est très peu présente, et lorsqu’on la voit elle-même, ce sont dans des moments de tension, d’affolement de la caméra.
La caméra cherche dans la nature le motif qu’elle n’arrive pas à trouver dans la série. Et ça dure en tout, que la nature, vingt cinq minutes. J’agis dans l’idée de la sculpture, je taille, j’épure. Par rapport à toi, ma démarche est extrêmement minimaliste, et toi tu es maximaliste ! Dans ma vidéo, il y a aussi cette question sur notre environnement, l’espace qu’on laisse désormais à la nature.

SS : Mais toi Pascal, tu n’écris pas. Tu retires dans cette vidéo, mais tu n’ajoutes rien.

PL : Non, je n’écris pas. Dans mes vidéos ce qui m’intéresse ce sont les corps performatifs, je n’aime pas le montage au sens narratif, et je déteste la musique qui est là pour accompagner, illustrer. La plupart de mes vidéos sont musicales, mais c’est la mise en image d’une chanson. Je cherche à montrer la nature dans LOST, et toi Pacôme tu en révèles la culture, le savoir. C’est une des grandes oppositions philosophiques.

PT : Moi je suis contre cette opposition, vestige de monothéismes. La culture est un phénomène naturel.

PL : Oh, c’est juste une jolie opposition, et ce que je fais c’est la nature vue par la culture. Comme le dit Badiou, ‘des événements apparaissent des vérités’.

PT : Tandis que moi je suis dans l’exégèse, celle Sohrawardi, qui nous livre à une interprétation plus singulière. Il dit ‘lis le Coran comme si il avait été écrit que pour toi’. Je regarde Lost de cette façon, comme si la série n’avait été faite que pour moi. Le mot plus juste, qui est une forme d’exégèse, est Ta’wil, un mot arabe qui signifie interpréter et reconduire au cœur. C’est d’abord là pour les textes sacrés, mais cela vaut pour les textes profanes, qui sont irrigués de divinités, de sacré, ce qui est ma position. La question de LOST relève de la lumière à laquelle on découvre cet objet.

Propos recueillis par Stephen Sarrazin
Paris, mai 2013

1- Les Mêmes Yeux que Lost, éditions Léo Scheer, 2011
2- Lost Nature/ Portrait d’une île perdue, vidéo, 25’, 20