andy warhol voguing 4

Anybody walking? Eternal Network, Tours

2018

political aesthetics of Voguing. Commissaires: Eric Foucault & Frédéric Herbin

Jean-François Boclé, Full Mano, Trajal Harrell, Kiddy Smile, lasseindra Ninja, Pascal Lièvre, Luna Luis Ortiz, Frédéric Nauczyciel, Lila Neutre, Rashaad Newsome.

Le voguing est une danse urbaine qui se développe aux Etats-Unis dans les années 1970-1980 au sein des communautés homosexuelles et transsexuelles afro-américaines et latinos, ces minorités parmi les minorités pour qui les motifs d’exclusion se cumulent sans limite : race, classe, sexualité et genre. A l’intérieur des refuges que constituent les ballrooms, les groupes, les quasi-familles de substitution que sont les houses rivalisent entre elles. La multiplicité des catégories où elles s’affrontent permet à chacun·e d’être ce qu’elle·il est ou voudrait être, déployant des gestes et des attitudes vestimentaires allant de l’excentrique au plus socialement norme? et étendant à l’infini l’éventail des cofigurations de genre possibles. Le voguing se manifeste ainsi comme le véhicule d’une affirmation des sujets, de leur fierté et, donc, comme un mode de revendication face à la domination, en brisant les assignations quotidiennes qu’elles soient biologiques, culturelles ou sociales. Si la danse s’empare des codes de la mode – vocabulaire des maisons de couture, espace du catwalk, mouvements issus des poses des mannequins et de l’imagerie du magazine Vogue – c’est pour les de?tourner.

Dépassant le numéro de cabaret travesti, il ne s’agit pas plus d’une parodie poussant au rire, que de se conformer à l’image des dominants. Cette vitrine de la culture blanche, bourgeoise, hétérosexuelle, par rapport à laquelle les vogueur·euse·s sont marginalisé·e·s, devient le matériau d’une véritable subculture. Une fois déplacés dans le cadre éminemment codé des balls, gestes, vêtements, objets sont « investis de signfications “clandestines” : des signfications exprimant en code une forme de résistance à l’ordre», comme l’analyse le sociologue des subcultures Dick Hebdige (Sous-culture. Le sens du style).

En ce sens, l’apparente légérete? du voguing demande de «décrypter les messages chiffrés inscrits sur les surfaces lisses et brillantes des styles ». Le projet de notre exposition n’est toutefois pas d’explorer les territoires de la scène Ballroom pour en faire une nouvelle curiosité exotique à exhiber, pas plus que de produire du sens là ou? ses acteur·rice·s seraient supposément incapables de le faire. En tant que commissaires agissant dans un lieu de diffusion artistique, c’est en conscience de notre position d’extériorite? envers la communauté des vogueur·euse·s que nous avons conçu Anybody Walking? Esthétiques politiques du voguing. Nous avons ainsi choisi de maintenir l’espace-temps du ball a? distance, pour nous concentrer davantage sur les images du voguing produites ou montrées à l’extérieur de celui-ci. Le recul par rapport au lieu de l’action me?me permet d’assumer la réalité des regards: ni l’exposition, ni les images qu’elle contient ne sont transparentes, elles construisent des perspectives sur le voguing. Cette géographie, dans laquelle les œuvres s’inscrivent, est en quelque sorte matérialisée par l’écart se dessinant entre l’installation Dans le musée des gens de Jean-François Boclé et la vidéo A Baroque Ball de Frédéric Nauczyciel.

Dans la premiére, le voguing s’afirme comme ayant un lieu propre différent de celui de l’exposition : le dispositif réinterprête les mécanismes d’exclusion a? l’origine du deéveloppement de cette danse en retenant la·e spectateur·rice à l’extérieur du ball et en refusant de satisfaire pleinement son désir de voir. Dans la seconde, le voguing est transposé et exposé dans le champ de l’art : les danseur·euse·s performent dans le white cube d’une institution artistique majeure (Centre Pompidou) sur une musique issue du patrimoine artistique européen. A partir de ces deux œuvres et de leur contraste, l’exposition interroge le de?placement du voguing et sa potentielle récupération.

Notre objectif n’est pas de faire la démonstration d’un ennoblissement des expressions du voguing via l’art contemporain. Contre les travers d’une mécanique d’appropriation culturelle, nous avons décidé de donner place a? une réelle diversité des voix exprimées. Si des œuvres témoignent de l’intérêt que des artistes reconnus dans le champ culturel portent aux esthétiques et aux revendications qui se dégagent du voguing, d’autres émanent directement d’acteurs de cette danse, comme Kiddy Smile, Lasseindra Ninja ou Luna Luis Ortiz. Cette diversité est aussi en jeu dans le me?lange volontaire des domaines de représentation exposées : photographie, dessin, broderie, archive, vidéoclip et vidéo d’art, installation, édition. Partant, il s’agit de faire de l’exposition un espace de résonance pour les enjeux critiques que le voguing incarne aujourd’hui, d’envisager comment ce sujet permet d’aborder les questions liées au genre, à la postcolonialité, aux hiérarchies sociales et culturelles. Depuis les écrits de Judith Butler (Trouble dans le genre, ces corps qui comptent) on sait combien l’univers de cette danse croise les problématiques soulevées par les théories critiques de notre époque. La multiplication des images produites dans son orbite réaffirme son actualité en tant que modèle de subversion du partage des identités et des cultures parmi les plus riches, face à l’ordre social blanc hétérosexuel établi. Notre ambition est ainsi de proposer la rencontre d’esthétiques qui ont trait aux questions politiques majeures de notre société, car pour reprendre les termes de Jacques Rancière, c’est « à ce niveau-là, celui du découpage sensible du commun de la communauté, des formes de sa visibilité et de son aménagement, que se pose la question du rapport esthétique/politique » (Le Partage du sensible : esthétique et politique).

Eric Foucault est directeur artistique d’Eternal Network. Il est médiateur agréé par la Fondation de France pour l’action Nouveaux commanditaires sur les régions Bretagne, Centre– Val de Loire et Pays-de-Loire.

Frédéric Herbin est docteur en histoire de l’art. Il enseigne à l’école nationale supérieure d’art de Bourges et est chercheur associé au laboratoire InTRu (Université de Tours).