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Caroline Wells Chandler St Anthony’s fire

L’exposition dans ses diverses façons de construire un espace de visibilité et d’énonciation doit devenir une plateforme de l’activisme culturel.
– Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus [1]

 

Caroline Wells Chandler est un artiste américain né en 1985 à Virginia Beach en Virginie, qui a grandi au Texas dans une famille conservatrice. Il se définit comme un boi transgenre non binaire fluide et souhaite être genré au masculin. Il vit, travaille et enseigne à New York.

Caroline Wells Chandler est un peintre qui utilise des matériaux vernaculaires tels que la pâte polymère, la laine acrylique, la résine et la mousse ainsi que des jouets et des décorations de Noël. Le dessin, pratiqué seul ou à plusieurs, est au centre de son travail artistique. Ses principaux médiums sont le crochet, la broderie et la décoration de gâteau qu’il décrit comme : « autant de marques du genre de femme que je ne suis jamais devenu [2] . »

 

L’utilisation du crochet par Caroline Wells Chandler fait tout autant référence à la tradition de l’artisanat féministe des années 1970 qu’à l’étymologie du mot queer qui trouve, nous rappelle-t-il, son origine dans la racine indoeuropéenne -twerkw (devenu twist, en anglais) signifiant « oblique » et « tordu ». Il explique que « cette racine est présente dans le processus technique du crochet qui implique l’élaboration de lignes de torsion des fils [3]  ». 

 

Ses œuvres constituent un corpus qui vise à déconstruire une histoire de l’art tronquée, une histoire de l’art qui fixe comme norme un génie universel masculin blanc hétérosexuel. Les théoriciennes des savoirs situés (Donna Haraway, Sandra Harding) nous alertent sur le concept d’universel qui a souvent servi à imposer le point de vue des dominants. Selon elles, il n’existe pas d’objectivité scientifique ; seule une perspective partielle promet une vision objective.

Ainsi, l’histoire de l’art comme récit de la culture occidentale universelle n’est rien d’autre qu’une allégorie des idéologies qui gouvernent les sociétés libérales et capitalistes, avec comme parangon le génie comme figure de la réussite individuelle. Celle d’un point de vue masculin généralisant et neutre qu’il nous faut abandonner au profit d’une multitude de points de vue situés dans des corps et de situations vécues ou subies, qui transforment les idéologies genrées, coloniales et capitalistes constituantes de l’histoire de l’art.

 

Caroline Wells Chandler transforme cette histoire, revendiquant d’autres normes et d’autres états. Il nous invite, dans chacune de ses expositions, à explorer Queertopia, un monde psychédélique où « le loufouque et le profond règnent en maître [4] »  et dans lequel évoluent des corps désessentialisés aux couleurs vives, des corps queer qualifiés « d’entre-deux [5] ». Un monde peuplé de B.O.R.G.s, qu’on peut définir comme des organismes voluptueux rayonnant de bonté, et de B.E.R.T.s qui sont des corps émetteurs de résonance d’énergie fulgurante [6].

 

Il convoque aussi, régulièrement, les corps représentés dans des œuvres iconiques inscrites dans cette histoire dominante de l’art, pour les transformer. Les Grands Baigneurs de Paul Cézanne, par exemple, deviennent des bois transgenres. Les corps peints par Matthias Grünewald de 1512 à 1516 dans son retable d’Issenheim notamment les panneaux consacré à la crucifixion, à saint Sébastien et à la tentation de saint Antoine par les démons sont lus et représentés comme des corps transespèces aux pratiques BDSM[7]. Ce retable fut réalisé pour l’hôpital du monastère des Antonins qui hébergeait essentiellement des patients souffrant d’ergotisme, une maladie résultant de l’ingestion de seigle infecté par un champignon microscopique qui provoquait des hallucinations et des douleurs très vives.

Caroline Wells Chandler précise que c’est son œuvre préférée en France. Il a choisi, pour sa première exposition à la Galerie Eric Mouchet, d’en faire le point de départ d’une nouvelle série d’œuvres.

 

Caroline Wells Chandler se réfère souvent à l’art brut et à Jean Dubuffet, et plus particulièrement à ses « positions anticulturelles » qu’il affirme lors de sa célèbre conférence à l’Arts Club de Chicago en 1951 : « Pour moi-même, je vise un art qui serait en connexion immédiate avec la vie quotidienne, un art qui partirait de la vie quotidienne, et qui serait une très directe et sincère expression de notre vie réelle et de nos humeurs réelles. (…) Personnellement, je crois beaucoup dans les valeurs de la sauvagerie. Je veux dire l’instinct, la passion, l’humeur, la violence, la folie [8]. » Peut-être est-ce la raison pour laquelle Caroline Wells Chandler s’intéresse tant à Project Onward [9], lieu de résidences et espace d’exposition à Chicago, qui accueille des artistes autistes ou en situation de handicap : « Les artistes en résidence dans cette école sont dix fois plus prolifiques et créatifs que tou·te·s les étudiant·e·s préparant un diplôme dans une école d’art réputée [10]. »

 

Caroline Wells Chandler utilise des couleurs vives, car, pour l’artiste, la gaieté, la joie sont des options radicales qui déstabilisent le pouvoir. Les couleurs apportent une étrangeté joyeuse et lui permettent de construire des corps non conformistes qu’il genre très souvent comme bois. Peu utilisé en France, le terme boi qualifie, par son inclusivité queer, des masculinités qui permettent de construire une alternative crédible aux catégories définies à l’époque du patriarcat hétéronormatif.

 

Le champ d’étude des masculinités, qui existe depuis près de trente ans dans les pays anglo-saxons, connait un retard sidéral en France. Dans son essai fondateur Masculinities, la sociologue australienne Raewyn Connell formalise en profondeur son concept-clé de masculinité hégémonique qui désigne, selon elle, « la configuration des pratiques de genre » visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes [11]» Ce modèle de masculinité hégémonique qui domine le monde est toxique et peine à se déconstruire. D’autres masculinités, pourtant, sont à l’œuvre ; des masculinités queer, performées par des hommes et des femmes cisgenres, transgenres et des personnes intersexes.

 

Boi vient de boy, terme qui, depuis le xiiie siècle, a pris des sens différents selon les époques et les pays où il est apparu. Boy a pu autant désigner des jeunes hommes cisgenres, que des roturiers, des serviteurs ou encore des esclaves. C’est d’abord sur la scène rap africaine-américaine que le terme boi réapparaît. Antoine Patton, chanteur du groupe Outkast originaire de Géorgie (État du sud des États-Unis), se fait appeler « Big Boi » non pas pour affirmer une masculinité différente, mais pour retourner l’insulte raciste utilisées, à l’époque de l’esclavage, par les Blancs envers les hommes africains-américains qu’ils traitaient de « bois » afin de disqualifier leur masculinité. Certain·e·s, aujourd’hui, affirment que seules les personnes de couleur ont le droit de s’appeler bois [12].

 

Au fil des années 1990, l’utilisation du terme boi va de plus en plus souvent qualifier de nouvelles formes de masculinités, comme dans les milieux pratiquant le skateboard ou dans celui des raves où de jeunes hommes adoptent le surnom de boi pour affirmer leur rejet, partiel ou total, des formes de masculinité hégémonique et leur adhésion à une identité plus douce, plus sensible.

 

Le terme s’est ensuite étendu aux communautés LGBTQIA+ pour se référer aux identités sexuelles et/ou de genre d’une personne. Boi est autant utilisé par des jeunes butch lesbiennes que par des jeunes hommes gays ayant des relations sexuelles avec des hommes plus âgés. Il peut également qualifier un jeune homme trans ou un homme trans qui est dans les premiers stades de sa transition.

Certains bois sont trans et/ou intersexes. D’autres, comme l’artiste Caroline Wells Chandler, voient dans boi un genre non binaire, qu’ils/elles/iels soient transgenres, cisgenres ou intersexes.

 

Si le genre est une construction sociale que de nombreux·ses. artistes et théoricien·ne·s déconstruisent depuis de nombreuses années, peu encore se sont attaqués à déconstruire la matérialité biologique des corps et de leurs représentations. Un corps envisagé comme un assemblage biologique composé de cellules humain·e ·s et non humain·e·s qui constituent un écosystème mouvant, jamais fixe, que nous appelons idéologiquement « corps » et que Caroline Wells Chandler reconstruit d’une manière festive. Ses assemblages lui permettent d’inventer des corps utopiques dont les organes sexuels sont remplacés par des arcs-en-ciel, d’agencer d’autres matérialités organiques afin que ces corps jouissent de leur insoupçonnable plasticité dans un état de joie hallucinatoire. Lecteur de J. Jack Halberstam [13], qu’il cite souvent, l’artiste nous invite à explorer un nouveau type de féminisme privilégiant le genre et la fluidité sexuelle.

 

[1] Paul B Preciado, Un appartement sur Uranus (Grasset, Paris, 2019).

[2] “Caroline Wells Chandler: Pied Piper of Weirdness “, entretien avec Jennifer Coates,

Two Coats of Paint, 27 mai 2019

Disponible en ligne : https://www.twocoatsofpaint.com/2019/05/caroline-chandler-and-jennifer-coates.html

[3] Entretien de l’auteur avec l’artiste, septembre 2019.

[4] « Caroline Wells Chandler: Orange sunshine », The Visualist, 4 novembre 2017.
Disponible en ligne : https://www.thevisualist.org/2017/11/caroline-wells-chandler-orange-sunshine/

[5] « Caroline Wells Chandler’s Queertopia », Juxtapoz, 27 mai 2018

Disponible en ligne : https://www.juxtapoz.com/news/painting/interview-caroline-wells-chandler-s-queertopia/

[6] B.O.R.G.s : bootylicious organisms radiating goodness ; B.E.R.T.s : barreling energy resonance transmitters.

[7] BDSM désigne l’ensemble des pratiques sexuelles contractuelles faisant intervenir le bondage, la discipline et le sadomasochisme.

[8] Jean Dubuffet« Positions anticulturelles », discours prononcé à l’Arts Club of Chicago en 1951. Traduit de l’anglais par Fabian Charles. Traduction disponible en ligne : https://parolenarchipel.wordpress.com/2015/01/19/jean-dubuffet-positions-anticulturelles/

[9] Project Onward est une organisation à but non lucratif. Voir : https://www.projectonward.org/

[10] « Artist of the Week: Caroline Wells Chandler », LVL3, 31 octobre 2018.
Disponible en ligne : http://lvl3official.com/caroline-wells-chandler/

[11] Raewyn Connell, Masculinities (Polity Press, Cambridge ; Allen & Unwin, Sydney ; University of California Press, Berkley, 1995).

[12] Annette Wannamaker (dir.), Mediated Boyhoods: Boys, Teens, and Young Men in Popular Media and Culture (Peter Lang Publishing, Berne, 2010).

[13] En particulier de son ouvrage Gaga Feminism: Sex, Gender, and the End of Normal (Beacon Press, Boston, 2012)